Au Togo, la Cinquième République entre dans une zone de fortes turbulences. La crise n’est pas qu’institutionnelle : elle est aussi sociale et économique, portée par des frustrations accumulées et un sentiment tenace d’injustice. À travers les propos de Jean Yaovi DEGLI, avocat et défenseur des droits humains, se dessine une exigence : réaffirmer l’État de droit, clarifier les responsabilités de chacun et rouvrir des espaces d’expression pacifique.
Redéfinir les rôles et clarifier les responsabilités
« Au 21ème siècle et en 2025, on ne peut pas s’imaginer que ce genre de choses existent encore dans nos pays…, ça existe: des préfets qui mettent des gens à genoux, des préfets qui mettent des gens en prison sans aucun jugement, sans être passé par la case Tribunal, pendant 4 mois, et puis qui viennent s’en glorifier pour faire peur à d’autres personnes (…) des préfets qui interfèrent dans les affaires de la Justice; ces choses existent encore, elles existent malheureusement (…) À Kpalimé par exemple.»
Ce témoignage pointe un nœud central de la crise : la confusion (voire l’empiètement) entre l’autorité administrative et l’autorité judiciaire. Quand l’exécutif local s’arroge des prérogatives de police judiciaire ou d’appréciation des décisions de justice, c’est le principe même de la séparation des pouvoirs qui vacille. Une République solide exige des frontières nettes entre les fonctions ; à défaut, la défiance s’installe, d’abord envers les préfets, puis envers l’État.
La justice comme un pouvoir qui s’impose à tous
« Je considère en tant qu’avocat, juriste défenseur des droits humains, que lorsqu’une décision de justice est rendue, tout le monde doit la respecter. Dans tous les cas d’ailleurs, dans les formules exécutoires, on dit que les préfets, les commandants, les procureurs généraux, les procureurs doivent prêter main forte pour qu’une décision de justice soit respectée. Le préfet dit aux gens, ce n’est pas la justice qui gouverne, c’est nous qui gouvernons et donc il ne va pas respecter la décision et il menace les gens (…), il dit que le dossier (litigieux, ndlr) se trouve sur la table du Président du Conseil… »
Le rappel est essentiel : l’exécution des jugements n’est pas optionnelle. Elle fonde la crédibilité de l’État et protège le citoyen contre l’arbitraire. Dès lors que des autorités publiques se présentent comme « au-dessus » du juge, c’est l’ordre constitutionnel qui est ébranlé. Le rôle de la hiérarchie administrative devrait être d’appuyer la justice, non de la concurrencer.
Respecter et entendre les voix de contestation dans le pays
« Ce qu’il se passe actuellement avec les Togolais de l’étranger qui appellent à manifester, ce que je dis c’est que c’est en grande partie la responsabilité du pouvoir central. Il faut permettre à ceux qui sont organisés et représentent quelque chose dans le pays sur le plan politique, sur le plan associatif, de pouvoir organiser des manifestations. Lorsqu’on les empêche d’organiser des manifestations, eh bien si ce qui est légal ne peut pas se faire, c’est ce qui est illégal qui se fait. »
Empêcher les acteurs reconnus d’organiser des manifestations revient, de fait, à déplacer l’expression sociale vers des canaux informels, plus difficiles à encadrer et potentiellement plus risqués. Ouvrir des voies légales, prévisibles et proportionnées pour la contestation pacifique est un investissement de sécurité publique : on y gagne en transparence, en responsabilité et en sérénité collective.
De l’autorisation de manifestation et d’association
« C’est dommage et c’est inquiétant. C’est inquiétant parce que vous imaginez nous avons une loi dans la République qui permet d’organiser des manifestations et de suivre des règles. Mais pour le faire, il faut s’adresser à l’autorité et puis il faut discuter avec l’autorité s’il y a lieu de discuter. Mais si quelqu’un appelle à faire des manifestations depuis Washington et que les gens le suivent, on va discuter avec qui? Il n’y a personne avec qui discuter. Et donc, la manifestation peut aller dans tous les sens, chacun sort et il rentre dans la manifestation comme il veut et ça peut aller dans tous les sens. (Les gens ont répondu aux appels à manifester lancés depuis l’étranger, ndlr) parce que les gens sont en colère pour un certain nombre de choses et pour beaucoup, non pas forcément pour des raisons politiques, même si les raisons politiques existent, mais pour également des raisons économiques et des raisons sociales. Vous avez vu pour des problèmes d’électricité, beaucoup d’histoires de coupures et puis après c’est le tarif de l’électricité qui est monté, il y a une inflation dans le pays qui est galopante, il y a des difficultés pour les gens à joindre les deux bouts.
Donc, toute cette frustration là, quand il y a une possibilité de l’exprimer, les gens explosent. Raison pour laquelle nos dirigeants doivent prendre toutes les dispositions aujourd’hui pour régler ces problèmes. Il faut que la gouvernance soit tournée vers les populations, vers les individus, vers les citoyens, et que la gouvernance intègre dans sa vision la nécessité de donner du bien-être aux citoyens. Si le citoyen a son bien-être et surtout que le Togolais ne demande pas exagérément de choses, si le Togolais a son bien-être, je crois qu’un certain nombre de choses seront ignorées et passeront sans problème. »
La colère sociale n’est pas conjoncturelle : elle s’alimente d’un vécu quotidien — coût de l’électricité, inflation, pouvoir d’achat — que les procédures administratives ne suffisent plus à contenir. Le défi est double : garantir des cadres de manifestation ancrés localement (interlocuteurs identifiés, itinéraires convenus, dispositifs de médiation) et traiter les causes matérielles de la grogne.
Cinquième République: Un changement non consensuel
« Il y a (aussi, ndlr) la situation politique, en ce sens que la manière dont la cinquième république a été établie, en tout cas le changement de constitution a été fait, n’a pas été vraiment consensuel. Et puis les populations et les acteurs politiques n’ont pas été associés. Il y a eu juste une volonté du régime en place de faire des changements et puis ces changements ont été imposés. Donc le débat qui devait se faire pendant l’organisation notamment lors d’un référendum, ce débat est resté dans la gorge des gens qui essayent de le faire ressortir à chaque fois qu’il y a des occasions de manifester, d’exprimer des frustrations. »
Le déficit de consensus initial laisse une trace durable : sans délibération inclusive ni moment de ratification, la Constitution peine à s’imposer comme pacte partagé. Ce « débat resté dans la gorge » ressurgit à chaque crise. La stabilité institutionnelle passe par une ré-explication du projet, des garanties de neutralité de l’arbitre électoral et des mécanismes de révision transparents.
Trois nœuds à dénouer
- Confusion des pouvoirs
Des pratiques préfectorales intrusives minent l’autorité du juge et nourrissent l’arbitraire. - Canalisation de l’expression populaire
L’étouffement des voies légales pousse à des mobilisations désorganisées et imprévisibles. - Légitimité constitutionnelle
Un changement non concerté laisse un sentiment d’imposition, donc de contestation permanente.
Pistes concrètes (court terme)
- Circulaire de rappel à la loi aux autorités administratives : interdiction d’entraves aux décisions de justice et obligation d’y prêter main-forte, avec mécanismes disciplinaires clairs.
- Comités locaux de dialogue (préfecture–mairie–organisateurs–forces de l’ordre) : calendrier, routes, médiation, et évaluation post-manifestation.
- Guichet unique des rassemblements : procédures simplifiées, accusés de réception horodatés, délais de réponse encadrés.
- Mesures de pouvoir d’achat ciblées sur l’énergie et les transports, pour réduire l’« étincelle » socio-économique de la colère.
- Forum national de clarification sur la Cinquième République : format pluraliste, recommandations publiques et feuille de route datée.
Conclusion
La République ne retrouvera souffle et autorité que si l’État de droit redevient la boussole de tous, du sommet de l’exécutif aux autorités déconcentrées. La contestation encadrée n’est pas une faiblesse : c’est un indicateur de maturité démocratique. Réaffirmer la primauté de la justice, rouvrir des espaces d’expression réguliers, écouter les urgences sociales : c’est la condition pour qu’un texte constitutionnel devienne, à nouveau, un pacte civique.
Eléments de l’interview de JYD
Rencontre & Échanges du Samedi 13 Septembre 2025.